Elles sont entre elles comme deux chambres reliées par une porte étroite.
Ecrivant, on va de l'une à l'autre incessamment.
On ramasse ce qui est sous le ciel, ce qui brûle dans le sang.
On en fait un bouquet de fleurs géantes,
Semblables à celles que découpent les enfants dans du papier peint.
On l'offre à une jeune femme.
Elle prend ce qu'on lui donne.
Les lettres sont vraies dans le temps de les lire.
Après, elles s'effacent, elles se fanent.
Elle les jette, elle en demande encore.
D'autres lettres, encore.
D'autres phrases illisibles, comme celles-ci :
Je vous aime ; j'aime cet amour dont je vous aime,
Je l'aime jusqu'à la folie, jusqu'à la bêtise.
Ainsi de suite.
Des choses comme ça, on écrit.
On ne sait pas bien ce que l'on fait.
Il y a ce que l'on connaît, qui est étroit.
Il y a ce que l'on sent, qui est infini.
Ce que l'on connaît flotte au-dessus de ce que l'on sent,
Comme une petite bête morte dessus les eaux profondes.
Ecrivant, on va contre toutes connaissances.
Ce qu'on ignore, on l'appelle, on le nomme.
On voit l'amour et la solitude : une seule chambre à vrai dire, un seul mot.
De la solitude, nous ne viendrons pas plus à bout que de notre mort.
C'est ce qui fait que l'on aime et que le temps passe ainsi,
Dans l'attente lumineuse de ceux que l'on aime :
Car même quand ils sont là, on les espère encore.
On touche leurs épaules, on lit dans leurs yeux,
Et la solitude n'est pas levée pour autant.
Elle gagne en beauté, elle gagne en force, mais elle est toujours là.
Ce qui a commencé avec nous – avec l'étoile de notre naissance –
N'en finira jamais de nous isoler dans l'espace :
Chacun séparé de tous les autres.
Chacun enclos dans son désir, dans son attente.
Nous sommes seuls dans le jour.
Nous avons besoin de quelqu'un qui nous conduise dans la pleine nuit du jour,
Comme on mène un enfant
Jusqu'aux rives étincelantes du sommeil.
Nous sommes seuls dans le jour,
Mais nous serions incapable de découvrir cette solitude
Si quelqu'un ne nous en faisait l'offrande amoureuse.
La révélant, en pensant l'abolir.
L'aggravant, en croyant la combler.
Cette solitude est le plus beau présent que l'on puisse nous faire .
Elle brûle dans le jour.
Elle s'illumine de nos absences. «
( Christian BOBIN
extrait de ' Lettres d'Or. Souveraineté du Vide ' )











Belgique
France


clidre, Posté le samedi 27 septembre 2008 08:35
"Aimer et s'emerveiller et honorer le mystère de l'autre comme on honore le sien propre. "
>>> cela, c'est honorer la vie car c'est elle qui coule à travers moi ...