Introduction : La créativité psychologique : un postulat initial
Le postulat qui sous-tend ma réflexion et mes recherches personnelles depuis plus de quinze ans, et dont je n'ai tout à fait pris conscience qu'en lisant James HILLMAN[1], est qu'il existe bien une créativité psychologique, qui serait le but même de la vie, ce qui donnerait sens à notre vie.
Cette créativité psychologique, nous devons la maintenir en vie comme un feu vacillant, comme une plante, au rythme changeant et ininterrompu de nos états d'âme, de nos joies et de nos difficultés, dans une confrontation permanente[2] avec les archétypes qui cherchent continuellement à s'incarner en nous, et ce, sans en exclure aucun : le Puer, le Senex, Pan, Dionysos, La Puella, Aphrodite, Marie, Narcisse, etc.
DIALOGUER AUSSI AVEC LES FIGURES DE L'EXCES. DIONYSOS : ENERGIE PSYCHIQUE ET CREATIVITE ARCHETYPIQUE
Il revient notamment à chacun d'entre nous de dialoguer et de pactiser avec les figures de l'excès, sous leur forme sexuelle et autres, ces figures s'incarnant, entre autres, en Dionysos, Dieu de l'excès, de l'ubris et d'une certaine forme de « folie ».
Dialoguer avec les figures de l'excès, avec l'ubris grecque, ne signifie pas les étouffer, les détruire par la racine, sous prétexte qu'elles réveillent en nous une crainte bien compréhensible. « Dépasser la terreur » que ces forces réveillent en nous (terreur dont JUNG dit qu'elle le saisit, lorsqu'il commença à « s'expliquer » avec l'inconscient), ce n'est pas juguler la terreur par des moyens et des subterfuges divers, dont les plus banals sont la manie des collections : capsules de champagne, livres, femmes, argent, diplômes, succès, divertissement pascalien ou besoin effréné de consommation, de fureur et de bruit !
« Dépasser la terreur », vaincre l'angoisse, c'est probablement la traverser, l'affronter avec un mélange de prudence, de détermination et de courage, avec l'aide éventuelle d'un analyste, homme ou femme, qui a déjà fait le chemin et peut nous servir de guide.
L'éducation « patriarcale » d'hier (tout comme celle d'aujourd'hui ?) n'apprenait pas au « fils » à « faire avec » la terreur que suscitent en nous l'excès, le mystère et toutes les formes du numineux. Souvenir plaisant : il était notamment interdit aux enfants de parler à table et parfois de jouer dans la rue : formes bien bénignes de « l'excès » ! Aussi, peut-on aisément imaginer que l'éduqué n'apprenait pas à dialoguer avec les autres formes de l'excès : les véritables, les effrayantes, celles qui l'habitaient, de façon toute naturelle.
Ces figures étaient étouffées et pouvaient (mais faut-il parler seulement au passé ?) resurgir de façon souterraine, réveillant sournoisement l'angoisse sous des formes diverses. Les pères privilégiant l'autorité ou l'autoritarisme, plutôt que l'accompagnement, où le guide donne l'exemple et sert de « modèle », de façon à la fois discrète, vivante et concrète (au lieu d'ériger en règle pour autrui des attitudes “idéales”, comme ces anciens pères qui se montraient parfois eux-mêmes incapables de les incarner dans la vie de tous les jours), ces pères abusifs, donc, et situés dans la toute puissance, n'apprenaient pas à leurs fils à dialoguer avec l'angoisse. N'ayant probablement pas dépassé eux-mêmes la terreur (faute de père ou d'image de père), ils ne pouvaient apprendre qu'à tuer, étouffer ou faire taire autoritairement et provisoirement l'angoisse, au lieu d'apprendre à la connaître, l'apprivoiser et « l'aimer ». Refusant de reconnaître leur propre angoisse (par peur de ne pas pouvoir en venir à bout ?), peut-être l'inoculaient-ils ou la projetaient-ils sur leurs fils ? bonne façon de s'en débarrasser, au moins provisoirement, car l'expérience montre que l'on est toujours rattrapé, tôt ou tard, par son passé et par ses conflits restés sans début de solution.
L'excès, certes potentiellement dangereux, est aussi une figure positive, un bien et une force de la vie, et lorsque l'éducation parvient à totalement étouffer l'excès chez l'éduqué, elle fait généralement de ce dernier un être pusillanime, craignant l'autorité (les chefs, l'inspecteur, les responsabilités, etc.) et toutes les formes de débordement, à commencer par ces formes bénignes et dérisoires que sont le bavardage en classe, le fait de parler à table et la recherche du plaisir sensuel.
Cette éducation “patriarcale” jette le bébé avec l'eau du bain, pourrait-on dire, en pastichant cette expression populaire. Se proposant de tuer l'excès, faute de pouvoir le maîtriser et le théâtraliser, elle tue aussi la révolte légitime, l'ensauvagement, la vie, la vitalité et la santé psychique.
Des phénomènes comme le hooliganisme, la violence dans les stades et dans la cité, sont peut-être à considérer, au moins en partie (car il y a toujours un faisceau de causes, sociales, psychologiques, économiques, expliquant toute attitude et tout phénomène) comme un juste retour du refoulé, tout comme le phénomène de l'« émigration » peut, lui aussi, dans une certaine mesure, être analysé sous cet angle. Une société qui interdit tout débordement, qui intronise le politiquement correct, qui interdit aux garçons de se battre dans la cour de récréation, dans une école où les professeurs-femmes sont sur-représentées, c'est une société qui génère certaines formes nouvelles de violences, à moins que les éduqués ne retournent cette violence contre eux-mêmes et ne se suicident (les chiffres du suicide d'adolescents en France ne cessent d'augmenter) pour de bon, ou sous des formes plus ou moins masquées.
Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas d'installer l'anarchie, au nom du principe soixante-huitard et infantile, qui veut qu'« il est interdit d'interdire » et que chacun a le « droit » de vivre toutes ses pulsions jusqu'au bout, sans nulle entrave et sans nul égard pour autrui. Toute éducation requiert l'imposition de limites ! Mais une éducation véritable devrait nous apprendre à gérer l'excès et la force anarchique des pulsions, au lieu de les tuer dans l'œuf, de manière prématurée et destructrice. Au lieu d'imposer autoritairement, de l'extérieur, des limites souvent perçues comme arbitraires, l'éducation « idéale » devrait apprendre à l'éduqué à intérioriser l'ordre, chacun se posant lui-même les limites dont il a besoin pour garder son équilibre (sans nuire aux autres) car nous n'avons pas tous besoin des même limites ! Il faudrait individualiser l'apprentissage ou l'éducation aux limites, au lieu de recourir à un dressage prétendument valable pour tous, sans distinction. L'éducation devrait nous apprendre à affronter les figures de l'excès, à dialoguer avec les archétypes dionysiaques, au lieu de leur dénier toute existence et toute valeur, au nom de la peur qu'ils font naître en nous : Dionysos est un Dieu porteur d'énergie et de créativité qui peut contrebalancer la figure pâlotte ou apollinienne du Christ[3], pour ne prendre qu'un exemple tiré de notre culture.
http://jeandaniel.rohart.free.fr/jung.html


